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Les collaborations des Banques avec les Fintechs par temps de crise, entre coups de frein et nécessaires prises de risques

Si les banques ont besoin des Fintechs pour accélérer leurs innovations, dans leur distribution, leurs processus voire leurs systèmes d’informations, la crise actuelle bouscule l’ordre établi.

Les collaborations en cours ou à venir ont été et sont encore durablement impactées par cette nouvelle donne et son lot d’incertitudes. La culture d’ouverture et de coopération s’imposera pour faciliter des cycles de transformations de plus en plus rapides, mais devra, encore plus que par le passé, assumer une nécessaire prise de risque, difficile en temps de crise.

Article paru dans Revue Banque, janvier 2021
Auteurs :
Jean-Louis Delpérié, Associé, Exton Consulting,
David Sardas, Directeur, Exton Consulting,
Nicolas Felgueiras, Directeur, Exton Consulting.

L’onde de choc de la crise COVID n’a épargné ni les Banques ni les Fintechs, entrainant des dégâts importants sur les collaborations entre start-ups et grands groupes.

La crise n’a pas épargné les start-ups et le secteur de la Fintech, même s’il reste l’un des moins touchés. Le premier confinement a eu un impact négatif pour 80 % des start-ups, avec notamment 85 % d’entre elles qui constatent une dégradation de leur développement commercial1. Les Fintechs font partie de celles qui résistent le mieux, avec tout de même 60 % d’entre elles impactées au plan commercial.

Sans être le plus touché, le secteur bancaire a également souffert de cette crise sans précédent, avec un recul de l’activité économique en France qui devrait s’établir à 11 % en 2020 selon les dernières estimations gouvernementales. Mécaniquement, les établissements bancaires ont provisionné les risques de défauts, impactant leurs résultats pour l’année 2020 qui restent à un bon niveau et démontrent ainsi leur résilience. L’année 2021 sera un nouveau test lors de la levée progressive des mesures de soutien du gouvernement à l’économie.

Dans ce contexte, les grands groupes bancaires ont eu brutalement moins de temps et d’argent à consacrer aux sujets exploratoires pour se recentrer sur les problématiques de production. Si en temps normal les différences culturelles rendent difficiles ces collaborations2, le contexte de crise devient un obstacle supplémentaire. Ainsi, lors du premier confinement, 70 % des alliances qui étaient en phase de prospection commerciale ont été décalées ou stoppées, ainsi que 30 % des partenariats existants et 40 % des pilotes ou des Proof Of Concept (POC)3. Dans une vision optimiste, le recentrage des collaborations sur des besoins fondamentaux pourrait avoir des effets positifs sur la capacité à les transformer en réussites à l’échelle industrielle. Malheureusement, à court terme, le risque principal réside dans des arrêts brutaux sans distinctions suffisantes, au détriment de projets qui auraient pu être transformants à long terme pour les établissements bancaires, et surtout au détriment de la survie de certaines Fintechs.

Le financement des Fintechs, indicateur avancé de la santé du secteur, a démontré sa résilience au cours de l’année 2020. En revanche les premiers changements commencent à apparaître avec un recentrage sur des acteurs plus matures donc a priori moins risqués. Les fonds ont de leur côté pris un peu de retard dans leurs propres levées de fonds.

Malgré l’impact de la crise COVID, l’année 2020 présente un niveau mondial de financement des Fintechs comparable à l’année 2019 qui était déjà une année record. Les Etats-Unis concentrent plus de la moitié des levées de fonds (53 %) avec quelques levées de fonds marquantes autour de solutions qui simplifient l’expérience de l’investissement en bourse pour Robinhood (660 M$), l’usage de la Banque au quotidien pour Chime (485 M$) ou le travail des collaborateurs des back office bancaires par exemple avec via UIPath (225 M$) et ses solutions d’automatisation des processus (RPA). L’Europe arrive en seconde position avec près d’un quart des levées de fonds Fintechs (22 %), avec notamment Klarna (650 M$), la nouvelle licorne Suédoise permettant le paiement différé sans frais, Ki (500 M$) né de la collaboration entre l’assureur anglais Brit et le géant de la technologie Google pour redéfinir l’expérience de l’assurance des locaux d’entreprises, ainsi que TransferWise (319 M$)4

S’agissant de la France, près de 500 M EUR ont été levés au premier semestre 2020, en progression par rapport à 2019. Le paiement reste en tête avec de belles levées notamment Swile (70 M€) et Lydia (40 M€), suivis par les Néobanques dont Qonto (104 M€) et Memo Bank (20 M€) ainsi que les Assurtech avec Alan (50 M€) et Akur8 (8 M€)5. Nouveauté de l’année, l’intérêt croissant des investisseurs étrangers à l’image du géant chinois Tencent, opérateur de l’application de messagerie instantanée WeChat, investisseur dans la Néobanque Qonto et dans la solution de paiement Lydia.

Mapping fintech France
Mapping fintech France
Source : Exton Consulting, New Alpha Asset Management, Mapping fintech France, 2020.

L’effet de la crise sanitaire s’est avant tout ressenti dans le décalage d’un certain nombre d’opérations mais également dans le doublement de la taille moyenne du ticket. Au-delà de la montée en maturité du marché, ceci s’explique par le fait que les fonds ont concentré leur énergie au plus fort de la crise à accompagner les start-ups de leurs portefeuilles6. De plus, les start-ups en phase de levée ont préféré les retarder pour faire appel aux aides de l’Etat plutôt que de céder une partie de leur capital à des niveaux de valorisation impactés par un contexte incertain. L’année 2021 sera à observer de près afin de voir si les fonds vont réussir à rattraper le retard pris en 2020 concernant leurs propres levées de fonds auprès de leurs investisseurs et pouvoir maintenir leur soutien y compris auprès des jeunes pépites de l’écosystème.

La crise a agi comme un révélateur du rôle clé des Fintechs dans la nécessaire accélération de la digitalisation des services bancaires. Ainsi les acteurs traditionnels doivent continuer à s’ouvrir pour collaborer avec les Fintechs et accepter la prise de risque sous-jacente.
Tant du côté de la Banque que de la Fintech, chacun a intérêt à s’appuyer sur les forces de l’autre : l’agilité, la qualité de l’expérience client et la capacité d’innovation pour les jeunes entreprises, et l’accès au marché, la capacité industrielle et la confiance pour les grandes entreprises. Philippe Brassac, le Directeur général du Groupe Crédit Agricole S.A. qui soutient fortement l’écosystème via le réseau des Villages by CA, disait en 2017 : « des deux côtés cela signifie oser s’enrichir sans arrière-pensée de nos différences pour trouver ensemble les meilleures synergies reposant à la fois sur la puissance d’un groupe et l’agilité d’une start-up »7.

Pour les Banques, la crise a démontré la nécessité de disposer de services qui résistent à des confinements que nous pourrions malheureusement avoir à revivre dans les mois ou années à venir, et s’avère un accélérateur de projets innovants (solutions des paiements à distance, télétravail, visioconférence avec les clients, dématérialisation des processus, etc.). Ce fut également un révélateur de la fragilité des modèles de certaines Fintechs positionnées en concurrence directe avec les acteurs. Certaines néobanques, n’offrant pas l’ensemble des services bancaires, n’ont par exemple pas été en mesure de délivrer les prêts garantis par l’Etat8 (pour celles basées en France), et ont connu une baisse de leurs revenus du fait de la chute des transactions notamment pour les dépenses de voyages ou de loisirs.

Live Neobanks overview worldwide
Live Neobanks overview worldwide
Source : Exton Consulting, Neobanks 2021 – Shifting from growth to profitability?, Novembre 2020.

La capacité des Banques à collaborer avec des Fintechs ou Techfins9 passe également par une stratégie d’Open Banking qui dépend fortement de leur capacité à APIser10 leur système d’information au-delà des exigences réglementaires de DSP2. L’un des faits marquants de 2020 sur le sujet a été le rachat de la start-up californienne Plaid (solution d’architecture API pour les services financiers) par Visa pour 5,3 Milliards de dollars, lui permettant de s’imposer comme un incontournable de l’Open Banking et de la relation avec les Fintechs, les Banques ou les acteurs de l’économie traditionnels (santé, transport, immobilier, etc.). La Société Générale a fait également de l’alliance avec les Fintechs un levier pour faire face aux GAFA et BATX, et s’est engagée dans une stratégie d’Open Banking en faisant en 2020 l’acquisition de Treezor, offrant des services bancaires et de paiement en marque blanche, et de Shime, la néobanque pour les entrepreneurs11.

Les collaborations Fintech / Banques devraient donc se poursuivre dans les années à venir mais sur la base de start-ups plus matures dans leur modèle, capables de passer à l’échelle dans un mode industriel pour accompagner la transformation des banques. Les sujets de transformation et de coopération sont donc nombreux, et les moyens d’en tirer pleinement profit sont multiples ; reste à assumer la prise de risque dans un contexte incertain, mais n’est-ce pas là l’essence même des métiers des services financiers ?


[1] Cambon Partners et 2CFinance, COVID-19 Etude d’impact sur les start-ups, Avril 2020.
[2] France Culture, Conférences Université Paris-Dauphine, « David avec Goliath : les clés de la Relation Start-up / Grand Groupe ! », par David Sardas, Avril 2017.
[3] Raise et Bain, David avec Goliath 2020, Juin 2020.
[4] FT Partners, Q3 2020 FinTech Insights, Octobre 2020.
[5] L’Observatoire de la Fintech, Le semestre de la Fintech, Juillet 2020.
[6] Exton Consulting, Inside Financial Services N°51, « Interview d’Isabelle Gallo, Breega : l’investissement dans les start-ups en période de crise COVID-19 », Septembre 2020.
[7] Crédit Agricole S.A. Communiqué de presse – Philippe Brassac : Banques et fintechs, nous avons tant à faire ensemble !, Octobre 2017.
[8] Exton Consulting, Inside Financial Services N°5: Neobanks 2021 – Shifting from growth to profitability?, Novembre 2020.
[9] Le terme Techfin sert à designer un acteur avant tout technologique qui va permettre de délivrer un service financier en s’appuyant sur cette technologie, les GAFAM et BATX peuvent donc être considérés comme des Techfins.
[10] API est l’acronyme d’Application Programming Interface, que l’on traduit en Français par interface de programmation applicative. L’API peut être résumée à une solution informatique qui permet à des applications de communiquer entre elles et de s’échanger mutuellement des services ou des données.
[11] Société Générale, Communiqué de presse – Digital et Innovation : Société Générale conforte son leadership pour co-construire la banque de demain avec ses clients, Octobre 2020.