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Gestion des risques, des repères à (re)créer

Perte des repères historiques, impact sur le crédit aux entreprises potentiellement très important… quelles pistes de réflexion pour la gestion des risques ?

Une crise exceptionnelle qui déplace les repères historiques

Devant le choc sans précédent de la crise du Covid-19, il est évidemment difficile, voire illusoire, de se risquer à anticiper ce que pourrait être l’économie dans quelques mois, et a fortiori de se prononcer dès aujourd’hui sur la dynamique future du marché du crédit.

Nous rappelons cependant quelques chiffres spots (mi-avril) et tangibles particulièrement marquants pour visualiser l’ampleur du stress actuel sur le marché :

• 100 % de chute d’activité dans les commerces de proximité qui ne sont pas de première nécessité, 95 % dans l’aérien, 70 % dans l’automobile, 50 % dans l’industrie… pour une chute d’activité globale de l’ordre de 50 %
• -30 % de consommation des ménages, et -50 % de paiements constatés sur les plateformes monétiques
• -3 % de PIB par mois de confinement, avec un décompte à mi-avril déjà à –8 %
• 8M de salariés en chômage partiel, une estimation qui sous-estime cependant l’inactivité quand on comprend qu’une grande partie des petites entreprises sont à l’arrêt complet sans pouvoir y recourir, et que les grandes entreprises qui n’y recourent pas tournent au ralenti
• -30 % sur le CAC40, préfigurant de l’ampleur de la perte actuelle de valeur des portefeuilles d’épargne
• Des perspectives de reprises d’activité, pour certains secteurs comme le tourisme, parfois anticipées comme impossibles avant 2021

L’envergure du tsunami est telle que la Banque de France mentionne dans sa lettre de conjoncture du 8 avril que ses modèles traditionnels de prévision de PIB ne sont plus adaptés, et qu’elle a dû procéder par enquête pour faire ses estimations…

En face de ces chiffres, qui rivalisent malheureusement déjà avec les records des pires crises de l’histoire, on salue les efforts de l’Etat pour essayer de préserver au mieux les entreprises via l’ouverture à grande échelle du chômage partiel (un coût estimé à 11 milliards d’euros sur 3 mois), la mise en place du Fonds de Solidarité, l’incitation aux reports de charges et la mise en place des Prêts Garantis par l’Etat (PGE).

La question qui est évidemment dans tous les esprits est de savoir si cela sera suffisant pour absorber un choc d’une telle ampleur, surtout si le confinement devait durer, et de savoir quelle sera la configuration des entreprises une fois le pic du sauvetage passé.

Un impact sur le crédit aux entreprises potentiellement très important

Les spécialistes du crédit commencent à anticiper des hausses entre +25 % à +100 % des faillites d’entreprises (COFACE, Citi).

Concrètement, il semble en effet évident, dans une sortie de crise lente et incertaine, que les entreprises seront particulièrement éprouvées dans les prochains mois. Toutes les entreprises dont la trésorerie était limitée sont déjà en grande difficulté, malgré la mise en place rapide des mesures d’aides. Pour celles qui pourront néanmoins s’adapter pendant les premières semaines, beaucoup ne retrouveront pas leur chiffre d’affaires de début 2020 avant des mois, du fait de la diminution de la richesse et du pouvoir d’achat des ménages éprouvés par le chômage (partiel ou non), de la disparition d’une partie de leur écosystème, et parfois dans le meilleur des cas du fait de simples difficultés d’approvisionnements. Certaines auront par ailleurs contracté des crédits pour soutenir leurs charges courantes, ou auront bénéficié de reports pour les repousser de quelques mois.

Beaucoup d’entreprises se retrouveront donc dans la perspective à court ou moyen terme d’avoir à honorer leurs PGE ou différés de charges dans une période de chiffre d’affaires moindre, et ce sans parler des éventuels surcoûts de restructuration auxquels il semble difficile d’échapper.

Sans remettre en question l’estimation de défaillances précédemment citées, nous nous permettons leur mise en perspective avec quelques rapides analyses complémentaires qui, de notre point de vue, illustrent bien l’ampleur potentielle des incertitudes.

En baissant d’un notch la note Fiben 2019 pour chacune des ~260 000 entreprises du panel de la Banque de France (que celle-ci n’actualisera pas, pour 2020, avant septembre prochain), on estime une hausse du nombre de défaillances d’entreprises d’environ +140 %.

15 % des entreprises dont la cotation Banque de France est en dessous d’« Acceptable » et qui avaient été dans un premier temps écartées des entreprises pouvant prétendre au PGE, auront difficilement accès à des ressources complémentaires pour passer la crise. Si on en retient une part même raisonnable, cela conduit rapidement à des défaillances supérieures.

Par ailleurs, une analyse sur un panel Exton de 100 000 entreprises a été menée, d’une part en comparant l’actif courant (incluant la trésorerie, les stocks…) aux dettes court terme, et d’autre part en estimant la capacité à rembourser des dettes supplémentaires sur la base de l’activité Pré-Covid-19. Cette analyse conduit à identifier environ 17 % d’entreprises qui devraient rencontrer d’importantes difficultés financières dans un horizon court / moyen terme (ces entreprises étaient déjà en « stress financier » avant la crise).

Ce chiffre reste conservateur, car il ne tient pas compte des multiples déformations a priori défavorables à venir en 2020 (les chiffres d’EBITDA utilisés sont ceux de 2018).

Ainsi, tout en espérant que cela n’arrive pas, il semble probable qu’une première vague de défaillances – a minima des entreprises les plus fragiles – dope d’un facteur 2 ou 3 ces premières estimations. Il faudra par ailleurs s’attendre à d’autres vagues futures lors des premières échéances des PGE ou des reports de charges, qui fragiliseront potentiellement à leur tour la population nombreuse des entreprises dont la santé financière était acceptable mais tendue.

Dans cette dynamique de défaillances que les prochaines semaines préciseront, un des enjeux sera aussi d’être en mesure d’adapter le provisionnement pour refléter au mieux des projections aujourd’hui sans repères, mais sans accentuation exagérée pour éviter de charger encore davantage à court terme le coût du risque pour les acteurs du crédit.

Quelles pistes de réflexion pour la gestion des risques ?

Dans ce contexte critique, le pilotage des risques de crédit est évidemment en première ligne à la fois sur le sauvetage de l’économie et sur la préservation de la viabilité des institutions financières. L’objectif sera – comme cela l’est dans toutes les grandes crises – d’éviter la réaction en chaîne des faillites d’entreprises et la disparition des PME qui en sont les premières victimes.

Deux enjeux semblent importants dans cette période de forte sollicitation :

• La capacité à bien outiller les décisions de soutien avec des critères plus complets, permettant des décisions rapides pour chaque situation. Ces décisions resteront compliquées à prendre pour ne pas tomber dans le soutien abusif, mais nécessaires pour restaurer rapidement une espérance collective dans l’avenir.

• La capacité à élargir l’évaluation du risque et à sortir des schémas traditionnels. Il semble nécessaire de renouveler les méthodes d’évaluation historiques, au risque de voir disparaître pour des années certains types de commerces ou d’éliminer d’excellents entrepreneurs. Par ailleurs, plusieurs axes de travail sont nécessaires pour faire évoluer efficacement la gestion des risques.

D’un point de vue global :

• Se doter de capacités de projection renouvelées en s’affranchissant davantage à court terme du passé et en construisant ex-nihilo de nouvelles trajectoires économiques, en particulier pour les secteurs sinistrés

• Adapter les stress tests afin d’intégrer le nouveau contexte – dont la garantie massive de l’Etat – et d’implémenter les enseignements d’un choc pandémique

• Ajuster « l’appétit au risque » en fonction des nouveaux scénarios centraux, des choix stratégiques et politiques, et des stimuli gouvernementaux. D’un point de vue client :

• Anticiper de nouveaux repères opérationnels sachant que l’enjeu de maîtrise du risque se trouve moins pendant la période d’application des mesures d’aide, mais davantage dans les années de digestion des « passifs Coronavirus » qui suivront

• Développer des approches clients adaptées à la période transitoire de retour à la normale : intégration des effets systémiques ; approches prospectives adaptées à une perte d’historique ; modélisation bottom up approfondie ; stress test de niveau client.

Conclusion

Devant l’ampleur du choc sur les référentiels et les outils, les prochains mois mobiliseront évidemment d’importants efforts pour adapter les capacités analytiques et prospectives des acteurs du crédit. Paradoxalement, c’est au coeur de cette sophistication numérique que le facteur humain devra reprendre toute sa dimension pour dépasser parfois les chiffres, redonner confiance aux hommes, et permettre à des milliers d’entreprises non pas de disparaître, mais de se re-créer – l’enjeu de ces prochains mois étant l’accompagnement dans la durée des structures les plus fragilisées, dans un contexte encore largement imprévisible.

 

Pour en savoir plus : Découvrez l’intégralité de notre Lettre IFS 49